IMAGES D’ISTANBUL par Simon R. Gladdish
(Traduit de l’anglais par Reine Marie Drury)
VOYAGE AUTOUR DE MOI MEME
Je suis arrivé dimanche dernier.
Je suis ici depuis une semaine
Et le turc est un code compliqué
Que je ne parle pas sans gêne.
Mon incompétence linguistique
Me cause bien du tracas.
C’est une de ces langues mythiques
Que deviner on ne peut pas.
Malins sont les vendeurs de rue
Qui savent leur avantage
Et les chauffeurs de taxi se ruent
Pour profiter des gages.
J’ai mon guide par écrit
Et j’ai mon guide parlant.
Mais pour renverser ces rôles-ci
Aurai-je assez de temps?
Je pense que j’aurai développé
Une nouvelle paire de poumons
Avant d’avoir la possibilité
D’être compris dans ces étranges tons.
POLITIQUES
Pour des dirigeants colorés
Il faut se tourner vers l’Est.
Comparer et contraster
Nos chefs occidentaux sans zest
Avec leurs homologues de l’Orient:
Ivan le Terrible,
Vlad l’Empaleur,
Selim l’Irracible,
Saddam le Fou et
Boris le Saoul.
Le prix de la démocratie
Est une éternelle vigilance
Et l’élévation sournoise
De Jean le Modeste
Surpassant Suleyman le Magnifique.
L’HIVER
Les flocons mouillés tombent lentement en virevoltant
Comme des derviches tourneurs sans force
Autour des blocs Ottomans
Mais la pression du trafic humain
Et le piétinement lourd des pieds embottés
Leur donne peu de chance de se poser
Ou de survivre.
Ils ont encore arrêté l’eau
Et comme je rentre sans enthousiasme
Avec mon linge sale
Je remarque en face une femme
Lavant ses carreaux
Pour la troisième fois
En autant de jours;
Essuyant consciencieusement
La saleté imaginaire,
Elle atteint chaque coin déjà propre
Avant de raccrocher soigneusement
Ses rideaux opaques mais clairs.
IZZETIN SOKAK
Notre logement est à Kadikoy près des docks.
Il est très simple. Mais en fait, il est dégueulasse.
Il sent l’assainissant et les chaussettes putrides.
Nous n’avons pas de moquette;
Bien que nous ayons un vieux tapis mité au salon
Mais tout est en blocs couleur de sable
Avec rideaux du même ton –
En vogue à Moscou dans les années cinquante.
La grande entrée est joliment peinte en deux tons:
L’un crème tournée et l’autre crotte de chien marron
Avec un accompagnement approprié d’odeur puante.
(Je ne sais pas si c’est le gaz
Mais il y a toujours une odeur tenace de
Choux, œuf pourri, urine et aliments avariés.)
A l’arrière nous avons un balcon étroit
Donnant sur des terrains vagues
Montrant d’importantes fissures près de la porte arrière.
(ça c’est la partie que nous réservons aux visiteurs.)
A ce propos,
Un soir d’été nous avions des invités pour l’apéro.
Tout à coup, quelque chose tomba du plafond
Et frôla mon épaule gauche.
Quand il atterrit, je vis que c’était un bousier
Avec des pinces effarantes
Et une queue en point d’interrogation.
Apres l’avoir écrasé avec mes pantoufles
Et en le regardant de plus près, je réalisai avec horreur
Que c’était un scorpion qui avait laissé une flaque de venin jaune
Sur le sol du salon.
(ça allait bien avec les rideaux.)
A mon avis, les femmes le prirent magnifiquement –
Elles ne partirent pas toutes sur le champ.
Vous imaginez que notre vie sociale en a pris un coup.
(Heureusement nous ne recherchons pas la compagnie.)
La chose la plus drôle,
J’aime vraiment cet appartement,
Je me sens bien chez moi ici.
BAIN TURC
J’ai passé dix minutes sous la douche
Et une heure à l’essuyer.
Je ne peux m’empêcher de penser
Que ça m’aurait bien aidé
S’ils avaient placé le pommeau
Au-dessus du bac à eau
Au lieu de le placer sur le mur opposé
A une distance très éloignée.
LES ALLUMETTES
Je me promenai le long du Bosphore
Et achetai une boite de phosphore
Afin d’allumer
La lampe du foyer.
Et quand la lampe fut allumée,
Le mot ‘Kibrit’ j’épelai
Sur cette petite boite de phosphore
Que j’achetai le long du Bosphore.
COUCHER DE SOLEIL A ISTANBUL
On peut voir les minarets
Pointus, pointer vers le ciel
Et les bateaux de pêche solitaires et endormis
Tanguer doucement sur les vagues sans soucis.
On voit le tout comme tel
En observant par-delà le Bosphore;
Les fameuses silhouettes acérées
D’Istanbul et ses célèbres Mosquées sacrées.
Le soleil commence à descendre
Enserrant la cité dans un cercle luminescent;
Des puits de rose-corail et de rouge tendre
Défient brièvement le rideau noir d’une nuit d’encre.
Une scène de tous les jours pour un Istanbulite,
Mais une apparition transcendantale pour moi:
Les contours légèrement flous d’un ciel de pépites
Dans les pastels poudreux des délices turquois.
LA MOSQUEE BLEUE
Même la lune
Etait en forme de croissant et pointue,
Couchée sur le dos
Regardant les étoiles
En s’attardant au dessus de la Mosquée bleue.
Il a fallu un moment pour entrer ;
Croiser avec des pièces argentées
Une armée de mains tendues
Avant de nous mettre pieds nus
Pour y pénétrer.
Les somptueux tapis rubis-rouge
S’opposant aux arches bleues, élancées
Et aux dessins délicats
Des vitraux bleu-turquoise.
Les colonnes colossales intentionnelles et majestueuses
Supportant le front noble du dôme;
Les grands yeux des fenêtres hautes,
Puits de lumière artificielle
Illuminant l’or sur le noir sur l’or
Des versets du Coran spécialement choisis.
Moi, je ne suis pas Musulman,
Mais en accord avec Keats:
La beauté est vérité; la vérité est beauté.
C’est tout ce que l’on sait sur terre
Et c’est tout ce dont on a besoin.